roquesci

Récit de panne de courant

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Trente minutes sans électricité. Ce que j'avais perdu : rien. Ce qui manquait : ma mémoire de ce que je faisais.

Le courant a sauté ! Pas une microcoupure. Trente minutes. Le temps d’aller voir le compteur, de comprendre que ça ne venait pas de chez moi, et d’attendre.

Quand le courant revient, la machine redémarre toute seule. Bien. Je me rassois. Et là arrive la vraie question, celle qui n’a rien à voir avec l’électricité, et tout à voir avec moi : qu’est-ce que je faisais, il y a trente minutes ?

Parce que je ne m’en souvenais pas. Enfin, vaguement. Je travaillais sur un texte, oui. Je venais de trancher quelque chose … Mais quoi, exactement ?

Alors, je me suis tourné vers mon Jarvis (il faut bien en profiter). Je ne lui ai pas demandé de « réparer », ni de « restaurer », juste : retrouve ce qu’on faisait, et dis-moi ce que j’ai perdu.

Il n’a pas mis deux minutes.

La session coupée : retrouvée à la seconde près. Le dernier truc que j’avais décidé : écrit dans un fichier, commité, poussé, deux minutes avant la coupure. Les sept dépôts sur lesquels je travaille : tous propres, tous à jour, rien qui traîne. Et la liste des pistes qu’on s’était données pour la suite, consignée au fil de la matinée par un petit script qui tourne à chaque fin de tour.

Bilan : rien. Je n’avais rien perdu. Pas un fichier, pas une décision.

Ce qui manquait, c’était moi. Ma mémoire de ce que je faisais. Et ça, il me l’a rendu en le relisant à ma place.

Voilà. C’est toute l’histoire. Elle est ennuyeuse, et c’est exactement le sujet.

Parce qu’il faut être honnête sur une chose : ça n’a pas marché par miracle. Ça a marché parce que trois habitudes étaient déjà en place, trois habitudes que mon IA a implémentées à ma demande, et aucune des trois n’est sophistiquée.

La première : tout ce qui compte est écrit dans un fichier, pas dans la conversation. Une décision qui reste dans un échange est perdue à la coupure. La même décision écrite dans un fichier et poussée survit à tout.

La deuxième : on pousse en continu, pas en fin de journée. Le dernier envoi datait de deux minutes avant la panne. C’est ça qui fait la différence entre « rien perdu » et « une matinée perdue ». Pas la panne. Le délai.

La troisième : ce qui s’est dit en route se consigne tout seul, pendant la session, pas après. Un petit script attrape les pistes proposées et les range dans le journal du jour, ligne par ligne. Je n’ai rien à faire. Et le jour où le terminal se ferme brutalement, c’est déjà écrit.

Et il y avait quand même un trou. Le journal du jour, justement, était le seul fichier pas encore versionné. Un problème de courant, il s’en sortait. Un problème de disque, il partait. Trois lignes à changer. On est en train de les changer : et merci à la panne de courant !

Ce que ça m’a appris, et c’est là que ça dépasse mon cas.

On parle beaucoup de ce que l’IA fait produire. Presque jamais de ce qu’elle fait retrouver. Or ce matin, je n’avais pas besoin qu’on produise quoi que ce soit. J’avais besoin qu’on me dise où j’en étais (oui, je sais, c’est mon grand âge…).

Et ce n’est pas un besoin qui m’est propre, ni qui n’est applicable qu’en cas de coupure de courant ; exemples : vous rentrez de congés ; vous reprenez un dossier lâché il y a trois semaines ; un nouveau arrive dans une équipe. À chaque fois, la même question : qu’est-ce qui se passait ici, et où est-ce que ça s’est arrêté ?

La panne de courant, c’est la version rapide et brutale de ce problème : trente minutes au lieu de trois semaines, et personne à blâmer.

Ma reprise a pris deux minutes parce que l’état de mon travail était écrit quelque part plutôt que dans ma tête. Ce n’est pas une prouesse technique. C’est une discipline, et elle est vieille.

Donc la question que je vous laisse n’est pas « quel outil ». C’est celle-ci : si votre équipe s’arrêtait net maintenant, et reprenait dans trente minutes — combien de temps avant que quelqu’un sache où on en était ?

Quand j’étais développeur je détestais les interruptions, car elles me faisaient perdre beaucoup de temps. Aujourd’hui, je crois que j’aurais moins de mal …